Date de mise en ligne
: 27/09/07
La façon dont les oiseaux
réussissent à migrer sur de longues distances sans se perdre constitue
un mystère pour les biologistes, et diverses hypothèses sur les repères utilisés
ont été avancés: repères astronomiques, étude
des variations du champ magnétique terrestre, des ultrasons ...
Des études, menées depuis les années 1970 (Papi
et al) sur le pigeon voyageur, notamment à l'université
de Pise (Italie), montrent que les odeurs
transportées par le vent pourraient jouer le rôle de repères
"olfactifs", l'oiseau se créant de véritables "cartes
odorantes".
Dans cet article, nous vous proposons une présentation de cette hypothèse
contestée par certains chercheurs.
Abstract
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In Italy (notably in the
University of Pisa) and Germany, a long series of experiments has provided evidence
that olfactory cues are important to pigeon homing. Birds with their olfactory
nerves sectioned neither orient nor home from unfamiliar sites. Pigeons whose
exposure to natural air flow has been manipulated by deflector lofts or by tunnels
show the predicted deflection of their vanishing directions. Birds transported
long distances do not orient unless they are allowed to sample the natural air
on the outward journey; filtering the air through charcoal eliminates the pigeons
ability to orient. These and many other observations make a convincing case that
pigeons make some use of olfactory information in their orientation.
Replications of the experiments in different regions, however, yielded widely
differing results. These discrepancies led to the well-known controversy among
scientists about the role of olfactory input and its general importance for orientation.
Une navigation olfactive
Ainsi, quand un pigeon est
relâché loin de son lieu de vie, il lui suffirait de sentir l'air ambiant pour
s'orienter en repérant la direction d'origine des odeurs qui lui sont familières.
Une autre possibilité serait que les pigeons se souviendraient de la séquence
des odeurs sur la route entre leur pigeonnier et le site de lâcher. Ainsi, quand
ils sont relâchés, ils suivent cette piste odorante. Il est aussi possible que
les pigeons utilisent les variations du champ magnétique terrestre pour déterminer
où ils sont situés par rapport à leur pigeonnier. Des recherches récentes ont
montré que les ondes radio de fréquence moyennes perturbe système sensoriel que
les pigeons utilisent pour détecter le champ magnétique.
Une hypothèse audacieuse
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Les Pigeons voyageurs, qui sont des Pigeons bisets (Columba livia) domestiqués,
utiliseraient les odeurs pour se repérer
Photo: Ornithomedia.com |
Comment les pigeons font-ils
pour toujours retrouver leur chemin de retour vers leur pigeonnier, même
s'ils sont transportés dans des endroits inconnus? Un groupe de chercheurs
de l'Université de Pise (Italie) a proposé dans les années 1970 (Papi et
al) une théorie selon laquelle ils utiliseraient leur système olfactif
pour s'orienter; les pigeons qui grandissent garderaient en mémoire les
odeurs de leur région transportées par les vents depuis diverses
directions, par exemple depuis des cultures au nord, depuis un bosquet au sud
…
De nombreuses expériences
Pour ces chercheurs italiens, le pigeon voyageur, semblerait donc utiliser les
odeurs locales pour s'orienter et garderait en mémoire les repères olfactifs
sentis pendant leur transport vers des sites où ils sont relâchés.
En Italie mais aussi en Allemagne, toute une série d'expériences ont fourni la
preuve que les repères olfactifs sont importants pour permettre au pigeon voyageur
de s'orienter:
- des oiseaux dont le nerf olfactif a été sectionné ne peuvent plus s'orienter
et retrouver leur pigeonnier s'ils sont transportés vers des sites inconnus
- les pigeons dont l'exposition au flux d'air naturel a été modifiée par des déflecteurs
ou par des tunnels se sont orientés dans la direction de la déflexion
- les oiseaux transportés sur de longues distances ne parviennent pas à se repérer
une fois relâchés s'ils ne sont pas en contact régulier avec l'air
ambiant au cours du trajet; si l'on filtre l'air avec du charbon, les pigeons
ne peuvent plus s'orienter non plus (Wallraff et Foa. 1981)
- On a permis à un groupe de pigeons de sentir les odeurs atmosphériques dans
un site éloigné de leur pigeonnier (à 15 km), puis on les a déplacé
sur un second endroit situé dans une direction opposée; on les a empêché
de sentir les odeurs extérieures pendant le transport et leur sens olfactif a
été anesthésié avant qu'ils soient relâchés: les pigeons se sont dirigés
vers le premier site où ils ont pu sentir les odeurs.
L'imagination des chercheurs n'a pas de limites: deux groupes de pigeons ont été
installés dans deux cages exposées entièrement aux vents. De temps en temps, la
cage a été exposée en outre à un courant d'air artificiel provenant d'une direction
connue et transportant une odeur de benzaldehyde. Quand les deux groupes ont été
exposés à l'odeur de benzaldehyde au cours de leur transport vers un site éloigné,
les oiseaux une fois relâchés se sont dirigés dans une direction
quasiment opposée de celle du courant d'air transportant le benzaldehyde. Quand
le benzaldehyde a cessé d'être perceptible, les pigeons sont bien retournés vers
leur pigeonnier.
D'autres expériences ont été menées en 1986 par Floriano Papi et par Wallraff
en 1983 pour mieux comprendre comment fonctionnait le système de la navigation
olfactive des pigeons:
- des oiseaux anosmiques (=qui avaient perdu l'odorat suite à la section
de leur nerf olfactif) transportés loin de leur pigeonnier étaient
désorientés, incapables de retourner sur le site de départ
- des oiseaux anosmiques temporaires (= pour lesquels on avait vaporisé un anesthésique
local sur leur système olfactif) ont connu une désorientation initiale après
avoir été relâché sur un site éloigné
de leur pigeonnier, puis leur faculté d'orientation est revenue progressivement
avec la fin des effets de l'anesthésique
- des oiseaux déplacés sans modification de leur système olfactif ont connu une
désorientation initiale, vite passée
- des oiseaux déplacés sans modification de leur système olfactif à qui
ont a empêché de percevoir les odeurs pendant le trajet ont connu une désorientation
initiale, et leur sens de l'orientation a mis plus de temps à revenir que les
oiseaux précédents
- deux groupes de pigeons ont été transportés dans un même site par deux trajets
différents; quand ils ont été relâchés, ils se sont
orientés initialement différemment, puis ils ont ensuite suivi le même trajet
au retour qu'à l'aller. Quand on les a empêché de percevoir les odeurs pendant
le trajet, les deux groupes ont suivi la même mauvaise direction.
Il est ainsi possible de tirer plusieurs conclusions de ces résultats:
premièrement, les oiseaux semblent dépendre de leurs sens olfactif pour
s'orienter, deuxièmement, les oiseaux peuvent déterminer leur chemin de retour
grâce aux odeurs dispersées dans l'atmosphère, et ils ont besoin de sentir et
de reconnaître ces substances quand ils sont loin de leur pigeonnier pour leur
permettre de retrouver leur chemin de retour.
Il serait également possible de concevoir des expériences dans lesquelles
des oiseaux perçoivent de fausses données olfactives, et essayer de prévoir quel
effet cela aurait sur leur orientation.
Une vraie carte olfactive
Les éléments
du paysage (ici un champ, un lac et un bosquet) dégageraient des odeurs
transportées par les vents, et qui permettraient au pigeon voyageur de
situer spatialement leur pigeonnier. Quand l'oiseau est transporté vers
un lieu B, il pourrait retrouver son pigeonnier grâce à la "carte
olfactive" de la région qu'il s'est créé
Schéma: Ornithomedia.com |
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Les pigeons peuvent retrouver
le chemin de leur pigeonnier parce qu'ils créent une "carte olfactive"
s'étendant au delà du secteur qu'ils ont survolé. Cette carte olfactive est mise
en place en associant des odeurs transportées par le vent et la direction de celui-ci,
ce qui a été démontré par des expériences qui visaient à empêcher, limiter ou
changer cette association.
Les expériences les plus récentes confirment que les pigeons retirent des informations
directionnelles à partir des odeurs atmosphériques. Une approche neurobiologique
montre que certaines régions télencéphaliques sont impliquées dans l'orientation
et la navigation olfactive. Toutefois, le manque de connaissances sur la distribution
et sur la nature chimique des substances odorantes qui permettent aux pigeons
de s'orienter freine la compréhension de leur système de guidage.
Pour Anna Gagliardo également, de l'Université de Pise, les pigeons
voyageurs créent des "cartes olfactives" des secteurs qu'ils survolent et ils
les utilisent pour naviguer, transformant les paysages en mosaïques d'odeurs.
Pour Verner Bingman, professeur à la Bowling Green State University (Ohio, USA),
il est clair que les variations spatiales des odeurs atmosphériques détectées
par le nerf olfactif est la base du système de guidage des pigeons.
D'autres espèces également
D'autres espèces utilisent leur sens olfactif pour détecter leur nourriture et
ou se repérer. Par exemple, le vent peut emporter une odeur attirante et les oiseaux
peuvent s'orienter selon le gradient d'intensité de la source odorante. On sait
ainsi que les vautours nord-américains (urubus) ont un excellent odorat,
ce qui leur permet de repérer des charognes.
Des expériences ont été menées par Grubb en 1974 sur plusieurs oiseaux;
ainsi, deux méliphages (un oiseau australien) ont pu être attirés par l'odeur
de bougies allumées; d'autre part, des éponges imbibées d'huile de foie de morue
ont provoqué l'arrivée d'oiseaux marins, alors que des éponges "témoins"
n'ont entraîné aucune réaction.
Le système olfactif
Des recherches ont été menées pour analyser le rôle du ratio entre le bulbe olfactif
et le cerveau; toutefois, ce rapport ne semble pas avoir de relation avec la capacité
des oiseaux à s'orienter, certaines espèces aux bulbes olfactifs peu développés
ayant une meilleure capacité à discriminer les odeurs.
L'intégrité du système olfactif, depuis la muqueuse olfactive jusqu'au cortex
piriforme (la principale structure olfactive corticale), est nécessaire pour que
les pigeons puissent se repérer au-dessus de secteurs inconnus.
Récemment, il a été démontré qu'il existe une asymétrie fonctionnelle dans
le cortex piriforme, le côté gauche étant davantage impliqué dans la mise en place
de la carte de navigation olfactive que le cortex droit.
Pour étudier cette latéralisation du système olfactif, des biologistes ont comparé
la capacité d'orientation des oiseaux selon que la narine gauche ou droite du
pigeon était bouchée; ils n'ont observé une perturbation de l'orientation des
pigeons relâchés sur un site éloigné que quand leur
narine droite était bouchée. Mais les deux groupes lâchés avec l'un des narines
bouchée s'orientaient de toute façon moins bien que les oiseaux témoins.
Cette asymétrie pourrait être liée aux connections des bulbes olfactifs avec le
globus pallidus controlatéral, une structure impliquée dans les réponses moteurs.
Orientation magnétique
ou olfactive?
Le champ magnétique
de la Terre est un autre repère potentiel. Le champ varie en force et dans en
orientation à la surface de la planète, et un pigeon qui pourrait détecter
les petites différences d'angle ou de force du champ pourrait, au moins en théorie,
savoir se situer.
Schéma
1- Vue latérale des relations anatomiques entre la branche ophthalmique
(V1) du nerf trijumeau (NV), le nerf olfactif (NI) et la muqueuse olfactive chez
un pigeon voyageur (C. livia).
La biologiste C. Mora a sectionné en S1 et S2 les nerfs olfactif et ophtalmique
Schéma: Ornithomedia.com d'après Cordula V. Mora et al, Nature (25
novembre 2004) |
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Anna Gagliardo, biologiste
à l'Université de Pise, et ses collègues, ont étudié les
systèmes olfactifs et de détection magnétique des pigeons pour essayer de comprendre
leur importance respective.
L'étude, publiée en août 2006 dans le Journal of Experimental Biology, fait suite
à une expérience menée en 2004 par Cordula Mora et d'autres chercheurs de l'Université
d'Auckland (Nouvelle Zélande). Dans cette dernière, Mora avait démontré que les
pigeons détectaient une anomalie artificielle du champ magnétique au niveau
de la partie supérieure de leur bec, dans la branche ophtalmique du nerf trijumeau,
le plus grand nerf crânien (voir schémas 1 et 2).
Schéma
2- Vue dorsale (zone A du schéma 1) des relations anatomiques entre la
branche ophthalmique (V1) du nerf trijumeau (NV), le nerf olfactif (NI) et la
muqueuse olfactive chez un pigeon voyageur (C. livia).
La biologiste C. Mora a sectionné en S1 et S2 les nerfs olfactif et ophtalmique
Schéma: Ornithomedia.com d'après Cordula V. Mora et al, Nature (25
novembre 2004) |
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L'étude confirmait aussi
la théorie selon laquelle les pigeons voyageurs naviguaient en utilisant de petites
particules magnétiques situées dans leurs becs pour établir une carte des variations
du champ magnétique terrestre.
Mais Gagliardo suppose que les pigeons n'utilisent pas cette méthode pour s'orienter.
Pour tenter de déterminer jusqu'à quel point les pigeons utilisent cette capacité,
Gagliardo a coupé une section du nerf olfactif chez 24 pigeons et une section
de la branche ophtalmique du nerf trijumeau chez 24 autres, tandis qu'un troisième
groupe servait de témoin.
Gagliardo a ensuite relâché les trois groupes à environ 50 kilomètres de leur
pigeonnier. Tous les oiseaux dont le nerf trijumeau avait été coupé, à l'exception
de l'un d'entre eux, sont retournés dans leur pigeonnier, ce qui laisse supposer
que leur capacité à détecter le champ magnétique n'est pas utilisée pour l'orientation.
Dans le groupe de contrôle, seul un pigeon s'est perdu. Pendant ce temps, la plupart
des oiseaux privés de leur odorat se sont perdus, et seuls quatre sont retournés.
D'autres travaux similaires ont été menés afin de comprendre
l'importance respective de l'orientation olfactive et magnétique; des pigeons
ont ainsi été transportés dans cinq endroits situés
entre 78 et 99 km de leur pigeonnier, et on a constaté que:
- les oiseaux anosmatiques (sans odorat) transportés sans altération du champ
magnétique environnant étaient complètement désorientés
- les oiseaux anosmatiques transportés dans une cage dans laquelle l'intensité
du champ magnétique était réduite était pratiquement incapables de s'orienter
vers leur pigeonnier et se sont tous envolés surtout dans la même (mauvaise)
direction
- les oiseaux témoins qui pouvaient sentir les odeurs pendant le trajet et qui
ont été transportés sans altération du champ magnétique ont parfaitement retrouvé
le chemin de leur pigeonnier.
La conclusion de ces travaux est que les oiseaux anosmatiques sont incapables
de s'orienter vers leur pigeonnier quand ils sont lâchés dans des sites inconnus,
et que les stimuli magnétiques perçus pendant le transport ne suffisent pas à
remplacer des repères olfactifs.
Une hypothèse
contestée
L'hypothèse de la navigation olfactive marque le commencement d'un nouveau champ
de recherche dans l'orientation des oiseaux. A partir de nombreuses expériences,
souvent astucieuses, les chercheurs italiens ont ainsi recueilli une quantité
impressionnante de preuves de l'existence d'un système de navigation olfactif
chez les pigeons.
Les mêmes expériences menées dans d'autres pays ont toutefois parfois produit
des résultats différents: en Allemagne, Wallraff (par exemple en 1980, 1981, 1986)
a pu confirmer les conclusions italiennes, mais aux États-Unis, dans l'état
de New York, les tests ont rarement permis de tirer des conclusions nettes (Keeton,
1980, Schmidt-Koenig, 1987, W. Wiltschko et al. 1987). Ces désaccords ont entraîné
une controverse parmi les scientifiques sur le rôle de données olfactives dans
l'orientation.
Une question cruciale est de savoir s'il peut vraiment exister un gradient d'odeurs,
un supposé nécessaire pour expliquer l'établissement de cartes olfactives.
Les météorologues comme van Raden et Becker (1986) nient catégoriquement l'existence
de tels gradients.
Waldvogel (1987) a analysé des données empiriques sur le transport aérien d'aérosols:
il a souligné que la distribution spatiale normale de substances aéroportées rend
impossible l'utilisation des odeurs comme éléments de navigation (Waldvogel, 1989).
Les résultats différents obtenus selon les régions laissent penser
que les données météorologiques et d'autres facteurs modifient les conditions,
que les odeurs jouent un rôle encore difficile à comprendre dans l'orientation
des oiseaux.
Pour Martin Wild, neurobiologiste à l'Université d'Auckland, qui a mené les travaux
chirurgicaux pour les études de Mora et de Gagliardo citées plus haut dans
l'article, il convient de ne pas tirer de conclusions définitives sur la façon
dont les pigeons voyageurs s'orientent: les oiseaux utilisent sûrement tous
les repères sensoriels disponibles, et le système d'orientation magnétique joue
aussi probablement un rôle important; des études récentes ont en
effet démontré que les pigeons posséderaient deux systèmes de détection
magnétique, l'un au niveau du bec et l'autre dans les photorécepteurs de oeil...
Sources
- Floriano Papi, Giovanna Mariotti, Augusto Foa', Vittorio Fiaschi, Istituto di
Biologia generale dell Università di Pisa: nombreux travaux cités sur le
Web
- Rossella Lorenzi, "Pigeons smell their way home", Discovery News Friday,
18 August 2006
- "Homing pigeons do extract directional information from olfactory stimuli,
Revue Behavioral Ecology and Sociobiology, Numéro Volume 26, Number 5 / mai 1990
- Cordula V. Mora, Michael Davison, J. Martin Wild and Michael M. Walker, Magnetoreception
and its trigeminal mediation in the homing pigeon, Nature 432, 508-511(25 November
2004)
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